Point du Ramingao ŗ Roquebrune Cap-Martin

A traves le Comté de Nice vers 1874

Mise à jour 10 septembre 2021

 

Ce récit se place entre 1871 et 1874, époque à laquelle le Marquis Marie joseph de Villeneuve Bargemon était Préfet des Alpes Maritimes

Les mots écrits en caractères gras font l’objet de notes à la fin

 

Charlotte Hawkins () a noté :

 

« Il y a quelques années, James Harris, Consul de sa Majesté à Nice, a accompagné le Préfet des Alpes Maritimes d‘alors, le Marquis de Villeneuve Bargemon, dans un voyage officiel à travers une contrée que les voyageurs anglais n’ont que peu d’opportunités de connaître. M Harris a dit de ce voyage qu’il a duré une semaine et qu’il a été entrepris en Juin, une saison pas trop tardive pour une excursion du fait que ses compagnons et lui ont vu une grande quantité de neige et se sont rendu compte de la grande misère de ces populations de montagne qui souffrent du goitre et paraissent à moitié affamées avec leurs gâteaux de farine de châtaignes.

J’ai obtenu l’aimable permission de M.Harris de présenter les extraits suivants de son journal »

 

Note : ce qui n’est pas contenu dans les extraits aurait peut-être été également intéressant

 

« Dans la première voiture il y avait le Préfet, le Baron Roissard (député) et moi-même, dans la suivante, le Général de Division et son Etat-Major, et dans la troisième quelques officiels civils et militaires y compris un chirurgien militaire. Notre but était Puget Théniers, et notre travail une inspection des conscrits bons pour le service…

 

… Ayant suivi la rive gauche du Var pendant deux heures, nous avons laissé, à main droite, les villages de Saint Isidore et de Saint Martin et sur l’autre côté la vallée de l’Estéron, le hameau de la Gaude et les collines de Saint Jeannet.

Nous sommes entrés dans une gorge étroite appelée l’Echaudan où nous avons noté les confluents de la Vésubie et de la Tinée. La première rivière est un torrent rapide d’eau de fonte des neiges et le second est aussi jaune que le Tibre. C’est un aspect curieux mais ce qui est encore plus remarquable c’est le fait que ces deux torrents, pendant l’été et pendant l’hiver, apportent une grande quantité d’eau au Var, mais une part sensible de ce volume débouche à son confluent dans un grand torrent qui semble avoir absorbé son apport dans un lit vaste et pierreux…

 

… Avant d’atteindre Villars, le pays est devenu inintéressant mais j’ai dessiné durant une inspection des recrues, et j’étais content quand nous avons quitté Villars et la vallée de Ripert derrière nous que les collines calcaires devenaient plus arides et raides.

A ce moment le village de Touet apparut sur la droite comme une masse sombre de toits perchés à mi-hauteur de la colline à 441 mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous sommes montés au village et entrés dans l’église qui est tout au bout. Au centre de la nef se trouve une grille et en regardant à travers nous avons pu voir un petit torrent sautant dans une série de cascades pour se jeter dans le Var. L’église qui est dédiée à Saint Martin chevauche ce torrent au moyen d’une arche, et autant que je sache, elle est unique en son genre…

 

…Puget Théniers et sa sous-préfecture furent atteints ensuite. La ville ne peut être décrite, et à part le souvenir des Templiers dont le jardin occupait l’emplacement de ce qui est aujourd’hui la Grand-Place, elle serait inintéressante.

Elle se réclame bien sûr d’avoir été fondée par les romains et d’avoir été dirigée par un Prêteur sous les ordres du Préfet de Cimella (Cimiez). Au XI ème siècle, les Abbés de Lerins obtinrent la juridiction sur les églises de Sainte Marie et Saint Martin, privilèges qu’ils devaient à deux membres de la famille Balbi, Seigneurs du fief, mariés l’un à une Castellane, l’autre à une Glandèves…

 

…La route de Puget à Guillaumes n’étant pas terminée, il fut nécessaire de monter sur des mulets fournis au groupe, et de commencer l’ascension du Col de la Crous (Roua ?). Ceci signifiait une chevauchée de trois heures et une visite à une petite mine de cuivre, que quelques entrepreneurs anglais ont commencé à 822 mètres au-dessus du niveau de la mer

Guillaumes que nous avons atteint avant le coucher du soleil, est très pittoresque, adossée à de curieuses aiguilles de calcaire qui s’élèvent du côté raide de la montagne et semblent être comme la continuation des fortifications de la ville qui, comme beaucoup d’autres en Provence peuvent se vanter d’un château construit par le Reine Jeanne. Elle va bientôt être en mesure de bénéficier d’un nouveau pont et d’une nouvelle route, la mettant en liaison directe avec Puget Théniers et Nice.

En fait la question des routes est en tous points primordiale et partout où nous sommes apparus, le Préfet fut assailli de pétitions verbales à leur sujet. « Quand le Gouvernement va-t-il prendre en considération les désirs de ces populations deshéritées ? »

C’était alors le moment où intervenait le Député ; le Baron Roissard déclarait toujours que leurs intérêts étaient au cœur de ses préoccupations et qu’aussi longtemps qu’ils lui accorderaient leur confiance il n’y avait pas de crainte qu’il faillisse à la réalisation légitime de leurs aspirations.

La nature pacifique des dites aspirations montre combien nous sommes loin du temps des guerres où Charles VIII, Louis XI et François Premier, faisaient de leur ville la base de leurs opérations contre la Savoie…

 

…La vallée de Guebis (Tuebi) que nous avons suivie de Guillaumes à Peone, est à la fois raide et étroite. Peone est un endroit charmant. Fondée à l’origine par quelques ouvriers espagnols, une légende raconte au sujet de sa prospérité ultérieure, comment l’héritier de l’odieux Comte de Beuil a été enlevé et caché dans une cave, par des vassaux qui ont menacé l’enfant de le laisser mourir de faim à moins que le têtu Grimaldi n’accède à leurs justes aspirations. Les habitants de Peone portèrent secours charitablement au pauvre petit otage et obtinrent en conséquence des avantages plus étendus…

 

 …Au sommet du sauvage col de Crous (2849m)  (erreur 2204m), nous dûmes traverser de grands champs de neige dans lesquels nos mulets s’enfonçaient jusqu’au ventre, et nous ne fûmes pas fâchés de  faire une halte au village de Roya, d’où une vallée raide descend  rejoindre la Tinée.

Le paysage commençait maintenant à s’améliorer à chaque pas. Les ravins boisés et précipiteux étaient très beaux et il semblait qu’à tout moment nous dussions avoir notre progression stoppée dans le lit de la Tinée.

Mais le pas des mulets qui descendaient en zig-zag le flanc de la montagne, nous amena en sureté au niveau de la rivière et comme nous approchions Saint Etienne aux Monts, les habitants s’attroupèrent pour rencontrer le Préfet avec beaucoup de joie…

 

…Saint Etienne se trouve dans un bassin où coule l’Ardon pour se jeter dans la Tinée. Et au-delà de la gorge de Jallorgues qui mène à Saint Dalmas le Selvage on peut voir le sommet enneigé de l’Enchastraye. La prospérité de cet endroit qui possédait un séminaire important dépend de ses prairies humides et des dykes qui les préservent. Au temps des Romains, Diane avait un temple à cet endroit appelé Delinsula, et au XIV ème siècle une chapelle a été construite là par les Templiers appelée la Madone Grande et décorée d’une fresque excellente bien supérieure à ce que je n’ai jamais vu dans ce pays.

Durante la mentionne dans sa Chorographie du Comté de Nice.

L’église paroissiale est de belle structure et résista au tremblement de terre de 1564…

 

…Le matin suivant nous sommes allés à Isola, une ville qui a été deux fois balayée par les torrents et deux fois reconstruite. Quand nous avons quitté Isola dans l’après-midi nous avons un peu réalisé la furie de la Tinée, car en arrivant tard à Saint Sauveur tout le groupe a reconnu avoir été gêné par le grondement incessant de la rivière qui avait frappé nos oreilles pendant des heures, toute la région portant des preuves d’une terrible puissance…

 

… Les familles de Balbi et de Grimaldi furent successivement seigneurs de Saint Sauveur, un lieu dont le nom renvoie au Xème siècle mais qui possède une abondance de souvenirs romains pour témoigner de sa plus haute antiquité et importance quand les conquérants latins avaient là un fort pour contenir les Ectini. On pourrait dire que nos aventures se sont terminées là car nous avons trouvé une route carrossable menant à Rimplas, autre position romaine sous l’inaccessible escarpement des montagnes de Sisette et de la Magdeleine dans la vallée de Blore. Là nous avons vu les ruines d’un château construit par Alphonse d’Aragon et brûlé par le Maréchal de Belle Isle en 1747. Ce misérable village appartenait une fois à Pierre Balbi mais il fut dépouillé de ses biens car il était du côté du parti des angevins contre Charles de Duras et ses fiefs passèrent dans les mains des Grimaldi, seigneurs de Beuil   qui depuis 1380 possédaient déjà trente autres fiefs dans les hautes terres du Comté de Nice et vivaient en très mauvais termes avec leurs voisins les Cais de Roure et de Gilette.

On aperçoit sur ces hauteurs un plateau assez fertile. On l’appelle Valdeblore et il contient les villages de Saint Dalmas, la Roche et la Bollène, célèbre pour ses fromages. La route continue son ascension jusqu’au col qui sépare la vallée de la Tinée de celle de la Vésubie, d’où l’on a une vue sur les pics au nord qui à leur tour séparent la Vésubie du Gesso et de son bassin versant (en Italie) de l’autre côté des cols de Fenestre et de Fremamorte. Le Mont Gélas et le Clapier conservant même en Juin un manteau de neige sont les principaux paysages en descendant à Saint Martin Lantosque. Le parcours a pris plus de deux heures…

 

… Saint Martin qui est une station estivale assez populaire possède une rue très raide et plusieurs auberges dont l’hôtel des Alpes et l’hôtel de la Poste sont les meilleurs cependant qu’un nombre considérable de villas apparaissent dans le voisinage.

Le paysage est réellement remarquable, mais il devient encore plus beau à Roquebillière, une heure et demie au sud de Saint Martin où de magnifiques bosquets de châtaigniers s’étendent dans toutes les directions. A gauche de cet endroit sur le plateau de Berthemont, se trouve une autre station d’été qui peut se vanter non seulement d’un bon hôtel et de quelques sources sulfureuses, mais aussi d’une excellente route carrossable qui la relie à Nice et la Bollène, un endroit de grande réputation parmi les niçois qui en dépit des moustiques s’y rendent pendant les mois les plus chauds de l’année.

Un des plus curieux endroits près de Saint Martin est son sanctuaire de la Vierge qui servait d’hospice pour les voyageurs près d’un escarpement à travers lequel on peut voir la lumière du soleil à Fenestre.

Egalement intéressante dans les environs de la Bollène, est la promenade de la vallée de la Gordolasque au lac Lanzo où pendant l’état des monceaux de neige restent sans fondre à 8000 pieds au-dessus de la mer.

Lantosque se trouve à un mile et demi en dessous de la Bollène pittoresquement perché sur un promontoire rocheux. Elle fut presque entièrement détruite en 1348, et de nouveau en 1566 par les coups sévères d’un tremblement de terre. En descendant vers Nice les gorges s’élargissent et la Vésubie est traversée en un point d’où un chemin muletier mène à Utelle.

C’est un endroit très ancien que possédaient jadis les Templiers et où se trouve encore une église montrant le travail de l’homme de jadis avec des tours massives et une sculpture du XIIème siècle.

La route suit maintenant la rive gauche de la Vésubie. En montant gentiment à Duranus elle atteint une hauteur de 600 pieds au-dessus du lit de la rivière où un précipice vertical a reçu le triste nom de Saut de Français »

 

Au sujet de Levens, James Harris écrit :

 

« Elle se trouve sur un plateau d’où l’on a une vue sur le bassin du Var et il est facile de se rendre compte qu’elle a été une position militaire d’importance. Rien ne reste maintenant de ses fortifications sauf deux voutes, mais sa destruction est d’une date bien antérieure à la période révolutionnaire du fait que Charles Emmanuel Duc de Savoie la détruisit en 1622.

De Levens à Nice la descente occupe plutôt plus de deux heures »

 

 

 

 

Notes :

 

Saint Etienne aux Monts. Sur le cadastre de 1875 Saint Etienne de Tinée était encore nommée Saint Etienne des Monts

 

Séminaire Il s’agit peut-être du Couvent des Trinitaires. On peut se demander, étant donné leur mission de rachat des prisonniers de barbaresques pourquoi ils étaient établis si loin de la côte. On peut imaginer que les Templiers (éventuellement) y amenaient leurs prisonniers en attendant de futurs échanges, à l’abri des raids des barbaresques.

 

Delinsula. Ce terme est peut-être lié à Insula devenu Isola

 

Templiers Drogon (Drogons sur le cadastre de 1875). C’est le nom d’un quartier au sud de Saint Etienne de Tinée au carrefour avec la route d’Auron. Le nom viendrait de la racine « drog » d’origine germanique liée à la notion de combat.

Le nom Drogoul a peut-être la même origine.

Le prénom Drogon a été porté au Moyen Age notamment par des Chevaliers du Temple. Il y aurait donc peut-être un lien entre le mot drogon et les chevaliers mais ce n’est qu’une hypothèse

La chapelle Saint Maur se trouve dans ce secteur

 

Durante dans sa chorographie du Comté de Nice, parue à Turin en 1847, page 213, écrit : « L’Ordre du Temple avait aussi dans le territoire de Saint Etienne une riche Commanderie située à l’extrémité du faubourg. C’est maintenant la maison d’un particulier. Le temps en a respecté l’antique porche, soutenu par des piliers en granit. La croix des Chevaliers se trouve gravée sur le frontispice et sur la marche d’une autre petite porte »

 

Madonna grande. Il pourrait s’agir de la chapelle Saint Sébastien 44°15’10 N, 06°55’41 E près du stade, à cause de la Madone de Miséricorde avec son grand manteau. Durante, page 213, mentionne « Une chapelle dite la Madonna Grande située à peu de distance mérite d’être visitée. Des peintures à fresque du XIVème siècle ornent la façade »

Si la chapelle existait du temps des templiers, les fresques sont donc postérieures

 

James Harris. Il était également peintre. On trouve des articles à son sujet sur Internet

 

Bibliographie

 

Charlotte Louisa Hawkins Dempster - The Maritime Alps and their seabord

Longmans Green and Co – London 1885

Chapitre XII, pages 195 et suivantes

 

https://archive.org/details/maritimealpsthei00demp