Point du Ramingao ŗ Roquebrune Cap-Martin

LE MASQUE DE FER SELON CHARLOTTE DEMPSTER HAWKINS

Note préliminaire

Charlotte Hawkins était écossaise

Elle a longtemps vécu à Cannes. Dans d’autres études elle a manifesté une bonne rigueur intellectuelle et sur ce sujet qu’elle a étudié de façon approfondie elle s’est montrée prudente dans ses conclusions, mais son récit comporte beaucoup d'erreurs et malheureusement elle ne cite que très peu ses sources.

Elle ne mentionne pas l'arrestation de 1669 pourtant essentielle et les échanges de lettres officielles de l'époque.

L'arrestation de 1673 est peut-être un fait accessoire, source d'erreur et de confusion

Il y a eu beaucoup d'écrits sur le sujet et notamment au XXème sièlce l'étude de Marcel Pagnol

Un livre vient de paraitre en 2023 sur cette affaire sous le titre "le masque de fer un secret d’état révélé"  par Christophe Roustan Delatour éditions Favre

Ce livre apporte un éclairage nouveau sur cette énigme

 

Traduction mise à jour février 2023

Page 126

…Au Printemps 1687 l’ile s’éveillait dans un état d’excitation inhabituel…

Bénigne d’Auvergne Comte de Saint Mars bailli et gouverneur de Sens et pendant un certain temps gouverneur des prisons d’état de Pignerol et d’Exilles était connu pour être un favori de la Cour et d’avoir bénéficié d’une promotion rapide depuis qu’il entra dans L’armée en tant qu’enfant de troupe en 1638.

Il était connu pour être un homme de confiance du ministre de la Guerre.

…nommé gouverneur de Sainte Marguerite il avait déjà inspecté la résidence de l’ile.

… tard en avril et quand la route par Embrun fut ouverte et praticable pour une litière, le gouverneur partit d’Exilles avec sa femme, ses bagages sa compagnie et ses lieutenants, son serviteur Ru et « un prisonnier masqué ». Huit porteurs portaient par relais d’une lieue une chaise à porteur. Le geôlier et son train ont dû être contents en atteignant Grasse… et maintenant ils marchaient facilement dans les pentes ensoleillées de Mougins et du Cannet.

… Personne ne vit sa figure et personne n’entendit le son de sa voix…l’homme était connu de Louvois et de son adjoint comme « le prisonnier de Provence »

…il y avait déjà quelques prisonniers dans la forteresse, des pasteurs huguenots…

Tout le long de la route les gens cherchaient à savoir qui ce prisonnier pouvait être. Ils déclaraient tous que c’était soit Monsieur de Beaumont soit le fils de Cromwell.

… Voltaire a été le premier à attirer l’attention du public par un récit romantique sur une personne princière.

…très peu de faits sont connus sur l’homme qui a vécu trente ans sous la garde de Bénigne de Saint Mars.

Je vais en faire un mémorandum à partir des lettres échangées entre le geôlier et le ministère de la Guerre. Quand Voltaire a écrit ses brillantes hypothèses, l’existence de ces lettres n’était pas connue.

…Nous avons d’autre part le journal de De Jonca (ou Junca), lieutenant de la Bastille et enfin nous avons les extraits du registre de la paroisse Saint Paul longtemps conservées dans les archives de l’Hôtel de Ville et heureusement sauvées en copie depuis que les originaux ont péri durant la Commune de 1871. Quand Monsieur Topin, il y a seulement quelques années a essayé de nous faire croire que Mathioli avait porté le masque, il n’a guère pris la peine de regarder où on pouvait trouver le secret, c’est à dire dans les lettres de la période ; ces lettres existent dans les archives de la Guerre et dans celles des Affaires Etrangères (1).

Les faits sont les suivants. « Le Masque » était un homme, c’est-à-dire ni un enfant ni un garçon, n’avait pas les cheveux blancs quand Louvois l’a fait prendre.

Les lettres de Louvois indiquent d’abord de s’assurer de lui avec ordre de l’attraper si possible.

Il fut en réalité pris au fort de Péronne en mars 1673 et expédié d’urgence à la Bastille où Louvois dit qu’il l’a vu. Il a été envoyé à Pignerol et transféré discrètement à la nuit dans son donjon le 7 avril 1673 et alors pour la première fois Saint Mars prit en charge l’homme au sujet duquel Louvois lui avait écrit mais dont le nom n’a jamais été mentionné dans les dépêches. Les papiers appartenant à ce prisonnier politique furent également saisis près de Péronne. Un homme du nom de Nallot étant assez heureux de s’en assurer pour Louvois

Bien malheureusement les papiers sont maintenant manquants. Nallot qui les saisit mourut quelques jours après cet exploit et son décès, soit de la mort par un conspirateur enragé soit par ordre de ce rusé Louvois est une des nombreuses énigmes de cette étrange affaire.

Louvois continua à écrire au sujet du « Masque » comme « l’homme que vous savez », mais ni par Louvois ni par son père LeTellier ni par son fils Barbezieux le nom de baptême de cette victime n’a jamais été écrit. Ce que Louvois dit de son caractère est ceci :

« Bien qu’obscur c’était néanmoins une personne d’importance ; que c’était un prodigieux scélérat qui dans une affaire importante avait escroqué beaucoup de gens distingués, qu’il devait être traité durement et jalousement caché à tout œil et « vous devez donner seulement les choses nécessaires à la vie mais cependant sans confort »

…Nous trouvons dans les archives publiques les noms de tous les autres prisonniers avec le détail des arrivées départs décès changement de logement et il n’y a aucune discussion au sujet du propre départ du gouverneur de Pignerol en avril 1674 quand il eut la charge de la forteresse d’Exilles.

Avec lui partirent seulement deux prisonniers qu’il appelait « ses deux merles », un frère jacobin (arrêté pour trahison) et l’homme au masque… A Exilles le geôlier et sa victime résidèrent pendant treize ans jusqu’à leur départ pour Sainte Marguerite via Embrun Grasse et Cannes en 1687.

« Le Masque » logea dans sa fameuse prison sur l’ile jusqu’à l’automne 1698 quand Saint Mars ayant perdu sa femme en Provence accepta avec joie la plus haute promotion qu’un ministre pouvait offrir et partit pour Paris pour devenir gouverneur de la Bastille. « Le Masque » voyageait avec lui et mangeait à la même table mais un pistolet chargé se trouvait à côté de l’assiette de Saint Mars.

De Jonca le lieutenant de la Bastille attendait pour les recevoir. « Le Masque » placé pour quelques nuits dans un logement provisoire fut finalement incarcéré dans la tour Bertaudières et dans une pièce au sud. Mais il avait été maintenant prisonnier depuis plus d’un quart de siècle, il n’était plus jeune, le changement de climat l’avait affecté et il tomba malade. Nélaton, un chirurgien, dit qu’il ne vit jamais la figure du « prisonnier de Provence »

Il mourut assez soudainement sans les derniers sacrements, juste au début de l’hiver le 19 novembre 1703. L’enregistrement de sa mort a été signé par Riel le chirurgien de la Bastille et sa notice funéraire dans la paroisse de Saint Paul est celle de Mr de Marchiely. Les funérailles coutèrent quarante livres. Ses vêtements et son masque furent brûlés et ici se termine l’histoire de l’homme au masque de fer sauf pour les légendes qui se sont développées au sujet de sa naissance et de son destin…Il n’est pas vrai que son masque était en fer mais il possédait un ressort d’acier.

C’était également une fiction qu’il écrivit son nom sur une assiette en argent et qu’il la jeta par la fenêtre pour être ramassée par un pêcheur de Cannes.

Les lettres de Saint Mars montrent qu’un des pasteurs huguenots écrivit une fois sur un morceau d’étain et fut battu pour cela.

Mais bien que le linge du «Masque» fut toujours trempé pour prévenir une correspondance avec la buanderie, Saint Mars n’a jamais détecté aucune tentative du « Masque » d’utiliser sa chemise comme papier à lettres. A la fin de sa vie il dit à l’employé de Saint Mars qu’il avait soixante ans. Il parlait français mais avec un accent étranger, chantait et aimait la musique. Il n’y a aucune trace dans toutes les lettres à son sujet qu’il était traité comme un personnage royal. Quant à Pignerol ses vêtements durèrent trois ans et quand il quitta Exilles son couchage fut considéré comme bon à brûler…

« Le Masque » appartenait à l’église de Rome, se confessait, écoutait la messe, et communiait à certains moments.

Alors qu’au début de sa prison il était passionné et vociférant, il se rendit compte ensuite que la soumission était une meilleure politique, et il finit par s’attacher à la fois l’employé Ru et le lieutenant De Jonca.

Maintenant que nous sommes en possession de ces maigres faits nous allons voir comme est large la liste des onze hypothèses au sujet de l’homme au masque de fer.

(C Hawkins donne ensuite la liste des noms avec la critique de chaque cas)

1 Le Comte de Vermandois…

2 Le Duc de Beaufort…

3 le Duc de Monmouth…

4 Le patriarche arménien Avedic…

5 Nicolas Fouquet…

6 Un frère ainé de Louis XIV mais pas un fils de Louis XIII…

7 Un frère jumeau de Louis XIV…

8 Un fils de Mazarin et d’Anne d’Autriche…

9 Un fils de Cromwell…

10 Un fils d’Anne d’Autriche et du Duc de Buckingham…

11 Ercole Antonio Mathioli…

Une ressemblance fantaisiste entre les mots de Mathioli et de Marchiely est positivement le lien sur lequel fonder l’assertion que ce coquin d’agent était le mystérieux, l’homme qui portait le masque.

Mais la vérité pourrait être étrange, plus étrange que la fiction si au lieu d’un personnage royal à demi royal et complètement imaginaire, avait réellement péché, souffert et était mort, un Monsieur de Marchiel, un homme dans la force de l’âge, hardi, aventurier, accompli, un homme qui bien qu’obscur selon les mots de Louvois, était néanmoins d’importance, un émissaire étranger, un agent qui trempait dans une conspiration pour empoisonner Louis XIV avec ses dirigeants à Londres et Amsterdam et aussi dans des cercles très distingués à Paris.

Un tel homme a réellement existé. Un complot pour assassiner le Roi a été découvert par Louvois qui a crû ou fait croire au Roi que son ancienne maitresse Madame de Montespan était impliquée. Pour cacher sa culpabilité Louis a rendu aussi léger que possible le danger qu’il courait pendant que Louvois eut la tâche de démêler les fils de cette intrigue de mauvais augure.

Il donna des ordres pour qu’un agent suspect, un voyageur connu comme Louis d’Ollendorf, comme le chevalier de Kiffenbach ou des Armoises et comme Monsieur de la Tour mais plus communément comme Monsieur de Marchiel soit attendu à Péronne.

Cet aventurier fut par conséquent mis en sureté au fort la nuit du 28 au matin du 29 mars 1673 et fut instantanément transféré à la Bastille où Louvois dit à Saint Mars avoir eu un entretien avec lui. Ce qui se passa entre Louvois et lui n’est pas établi et on ne sait rien également sur le contenu des papiers de De Marchiel qui avaient juste été saisis par son agent Nallot.

La soudaine et immédiate disparition de Nallot est comme je l’ai dit auparavant une des énigmes de cette mystérieuse affaire. Sa mort cependant provoquée a été un grand malheur du point de vue historique. En fait il a été irréparable car Nallot seul pouvait avoir divulgué le secret des papiers de Marchiel et la nature de la mission pour laquelle il voyageait dans l’intérêt d’employeurs de bien plus haut rang que lui.

Il est certain que Louvois le sut et que possédant un tel secret le ministre de la Guerre était en mesure de défier à la fois ses ennemis et ses rivaux et de menacer tous les gens en France de rang le plus élevé, ouais, Turenne et Condé eux-mêmes, de faire participer à ses honneurs et de laisser sa réputation et ses papiers dans les mains du fils qui devint son successeur.

 Le grand complot quel qu’il ait pu être a été complètement contrarié cette nuit-là.

Les comploteurs et les prisonniers remplissaient à ce moment les prisons d’état en France et cela a été jusqu’à ce qu’en 1778/80 (1678 ?) le tribunal connu sous le nom de chambre ardente, prit connaissance de crimes comportant des éléments étranges de nécromancie, cruauté, perfidie, indécence et trahison. Mais la justice n’a pas été équitable et n’avait pas connaissance de ce que Nallot possédait pendant ces quelques jours. Nous ne pouvons comprendre pourquoi ce De Marchiel aurait eu un si grand et si durable intérêt pour Louvois.

Pourquoi ne fut-il pas comme Lemaire disculpé et n’eut-il pas l’ordre de ne pas rentrer en France de nouveau ? ou comme Rohan, Van Enden et des Réaux décapités, ou comme Gallet pendu pour éviter des troubles ultérieurs. Il fut envoyé à Pignerol et bien que son nom ne fut plus jamais mentionné, il resta à l’évidence l’objet d’une incessante sollicitude du ministre et du geôlier qu’il n’avait aucune chance, comme le Comte de Montemayer  d’être oublié dans son donjon.

Sa vie fut épargnée pour une raison que Louvois n’a jamais divulguée mais qui avait peut-être plus d’importance personnelle que nationale. Qui était ce De Marchiel ? et y a-t-il quelque chose de connu à son sujet permettant de l’identifier plus comme le prisonnier masqué ?

C’était un lorrain et probablement un batard de quelque maison honorable car les familles Ollendorf, Kiffenbach, La Tour, Armoises ou Harmoises dont il portait les noms alternativement étaient des familles qui non seulement existaient en Lorraine, mais qui étaient toutes reliées entre elles par mariages (2)

Il est connu pour avoir vécu à Paris et à Bruxelles, avoir servi dans un régiment de cavalerie, et s’être enfui avec une femme mariée, cependant qu’il correspondait avec des mécontents politiques dont Rohan, l’amant (ou amoureux?) de Madame de Montespan était la tête

Les comploteurs avaient un autre agent voyageur, de Tréaumont (Latréaumont) qui était huguenot mais De Marchiel était assurément catholique. Il parlait diverses langues, était musicien et il avait à la fois la prestance et l’énergie qui composent le rôle du soldat de fortune.

Comme l’amant de Madame de Brinvilliers, Gaudin de Sainte Croix, il cherchait dans les conspirations de trahison la distinction, l’excitation et le luxe qu’il aimait, mais sa carrière se termina à Péronne.

Sa vie à partir de ce jour devint un vide et son nom fut un secret jusqu’à ce qu’il soit « nomé sur le registre Mr de Marchiely que l’on payé 40 livres d’enterement »

Je livre cette hypothèse comme la dernière et peut-être la meilleure solution qui a jamais pu être avancée. Je la donne pour ce qu’elle vaut car les preuves matérielles ne pourront jamais être acquises sans les papiers que Nallot a saisis, et dont Louvois qui l’a décrit abondamment comme l’homme de Péronne n’a jamais divulgué le contenu.

L’Histoire ne peut être bâtie sur des conjectures ni un historien travailler sur des déductions seulement et rien n’a jamais été prouvé par les lettres du ministre ou par leur résumé de Jung sauf que « le Masque » n’était aucune des onze personnes qu’il a été supposé être. Dans les années 1672-1703 il y avait beaucoup de voyous dans les prisons françaises et la charge d’un prisonnier d’Etat dans la force de l’âge et de santé correcte était aussi bonne qu’une rente pour le gouverneur d’une prison royale.

Le ministre ne risquait pas de commettre l’erreur de dire à son ami tout ce qu’il savait sur les complots de trahison et les comploteurs et il se pourrait que Louvois a simplement voulu faire à Saint Mars un geste aimable quand il le lui a envoyé comme un pensionnaire bon payeur, un homme qui bien qu’obscur n’était pas moins d’importance.

Quel que soit son motif ou quel que soit le crime de De Marchiel ils ont contribué entre eux à donner une étrange sorte d’immortalité à un prisonnier dont le nom restera pour toujours comme « l’homme au masque de fer »

 

 

Notes de l’auteur

1 – Les références à ces lettres dans le livre de Jung sont exhaustives et correctes

Il est possible que le prisonnier ait divulgué en confession à la fois la nature de sa faute et les noms de ses employeurs et que les compte-rendus aient été envoyés à Rome. S’il en est ainsi les archives du Vatican détiennent un secret en plus de beaucoup d’autres

2 – Jung exprime l’espoir qu’en Lorraine des recherches ultérieures sur ces familles pourraient encore jeter quelque lumière sue ce mystère. Le nom d’Harmoises a figuré une fois assez bizarrement dans une mystification lorraine, une femme imposteur de ce nom ayant essayé de personnifier Jeanne d’Arc,

J’ai pu grâce à l’amabilité de Monsieur Favier, libraire à Nancy et à l’ancien curé de Contréxeville me rendre compte moi-même que la famille Armoises est maintenant éteinte dans la région. Quant au nom de Maréchal, je l’ai trouvé aussi tard que 1738 surement, porté par des personnes de bonne naissance car un certain Maréchal de Barcheny est mentionné comme écuyer du feu Roi de Pologne, mais maintenant il semble plutôt appartenir à la classe des artisans. Il est présent dans les hameaux entre Troyes et Nancy comme Maréchal, Marchal et Marchiel et il est d’usage si courant qu’il ne peut servir à prouver quoi que ce soit ou à identifier personne

 

Charlotte Louisa Hawkins Dempster - The Maritime Alps and their seabord

Longmans Green and Co – London 1885

page 126 et suivantes

https://archive.org/details/maritimealpsthei00demp