Point du Ramingao ŗ Roquebrune Cap-Martin

OBSERVATIONS SUR NICE DE PUGH BAKER 1783

En collaboration avec Judit Kiraly

Mise à jour décembre 2021

Extrait d’une lettre de Benjamin Pugh à George Baker

 

Page 13 et suivantes

  …La ville de Nice est la capitale de ce Comté du Piémont qui appartient au roi de Sardaigne

Ce Comté fait à peu près quatre-vingt miles de long par environ trente de large. Il comprend différentes villes et un grand nombre de villages, lesquels tous, excepté la capitale, se trouvent dans les montagnes.

La cité est située dans une plaine qui fait à peu près cinq miles de long par trois de large et est limitée à l’ouest par la rivière Var, qui la sépare de la Provence au sud de la France, au sud par la Méditerranée, qui arrive au pied de ses murs, et au nord par les alpes maritimes qui commencent au fond de cette plaine, avec des collines s’élevant doucement et s’étageant par degrés jusqu’à des montagnes élevées qui forment un amphithéâtre se terminant au Mont Alban qui tombe dans la mer et surplombe la ville à l’est. La rivière Paillon qui descend des montagnes et est alimentée seulement par la pluie et la fonte des neiges, baigne les murs de la cité et se jette dans la mer à l’ouest. Le lit de cette rivière est très large mais jamais plein d’eau excepté après de fortes pluies ou la fonte des neiges dans les montagnes alpines ; il devient alors un formidable torrent.

La contrée autour de Nice est tout à fait délicieuse et plaisante. On la saisit d’un seul regard, depuis la colline du château ou même depuis les remparts et elle ressemble à un endroit enchanté ou au jardin du paradis.

Toute la plaine est extrêmement cultivée avec des vignes, des grenadiers, des amandiers, etc… et aussi avec toutes sortes d’espèces à feuilles persistantes comme les orangers, les citronniers et bergamotes.

Les collines sont ombragées au sommet par des oliviers parmi lesquels sont dispersées des cassines ou maisons de campagne qui ajoutent beaucoup de chaleur au paysage. Les jardins qui en dépendent sont pleins de rosiers, d’oeillets, de renoncules, de violettes et de toutes sortes de fleurs qui fleurissent tout l’hiver. Ici en effet la végétation est permanente tout le long de l’année et on peut dire que les habitants jouissent d’un éternel printemps, car bien que la nature se repose les mois d’hiver dans la plupart des pays, ici elle est toujours active et sans repos.

Alors que Mr Wollaston et moi-même faisions une promenade à cheval le 22 décembre, nous avons vu des paysans ou des fermiers ramassant les olives sur les collines et les oranges et les citrons dans les vallées, qui, nous assurèrent-ils, le faisaient quatre fois par an.

Le soleil dans ces climats, pendant les mois d’hiver, procure une chaleur presque égale à celle du mois de mai en Angleterre.

La sérénité de l’air est telle que l’on ne voit rien au-dessus de sa tête que le bleu charmant qui s’étend sans nuages.

Les promenades autour de la ville sont très plaisantes et nombreuses mais les promenades à cheval qui sont très limitées, sont pierreuses et désagréables, sauf les deux qui se font sur les voies carrossables, l’une au bord de mer jusqu’au Var, environ cinq miles, et l’autre d’environ deux miles depuis la nouvelle porte sur la route de Turin entre deux monts élevés, le long de la rivière du Paillon.

Il y a un marché assez bien pourvu en provisions telles que le bœuf, le porc, le mouton et le veau.

L’agneau est petit et souvent maigre.

La volaille est très quelconque et chère.

Le gibier est copieux sauf s’il y a beaucoup de monde.

Le poisson n’est pas rare mais les meilleurs morceaux sont chers.

Le beurre est bon et assez bon marché, le pain est en fait très quelconque.

La plus grande part des provisions vient du Piémont.

J’espère que j’ai rendu compte de façon juste de ce beau petit pays, sous l’aspect de sa forme extérieure et plaisante.

Mais parlons maintenant de ses inconvénients et des questions les plus pertinentes qui intéressent ceux qui viennent ici pour recouvrer une santé perdue.

La question la plus intéressante pour la vie, l’eau ; elle est généralement tirée de puits profonds et est donc très dure pour être employée pour tous les usages. La seule eau de la ville convenable pour boire est celle du puits du couvent des frères dominicains dans le grand square, qui, exposée peu de temps à l’air devient douce et bonne

Ces frères sont si aimables et compréhensifs qu’ils ne refusent à aucun habitant qui le leur demande, de les laisser l’utiliser avec modération.

Parmi les choses désagréables à mentionner ce sont un nombre incroyable de mouches, puces, punaises et moucherons. Celles-ci ne tombent jamais en sommeil comme dans les pays froids mais sont désagréables tout l’hiver. Des moustiquaires sont fixées à tous les lits, sans cela on ne pourrait dormir.

Les commerçants sont extrêmement durs dans toutes les transactions. Les anglais en général malgré un grand degré de méfiance, ne peuvent échapper à leur friponnerie

Les employés de toutes catégories se laissent aller; ils sont négligés et paresseux. Les logements sont excessivement chers à la fois en ville et dans la campagne. On vous force à les prendre pour six mois sinon ils ne vous laissent pas entrer.

Il faut prendre soin de faire les accords les plus détaillés à chaque occasion car si le moindre objet est laissé à leur parole ou à leur bon vouloir, vous paierez très cher le fait de leur avoir attribué des qualités qu’ils possèdent rarement.

J’ai bon espoir, Messieurs, que vous ne considérerez pas les remarques ci-dessus, comme impertinentes sur le sujet que j’ai promis d’étudier.

Pour une cure, il est très important que le patient jouisse de tout le confort et ait un esprit calme et égal car autant que son repos est perturbé ou son humeur affectée, autant sa cure sera retardée.

Il n’était donc pas inutile d’établir les difficultés que chaque homme ici peut s’attendre à rencontrer.

Maintenant, le climat requiert notre attention. Les légers inconvénients sont à comparer aux bénéfices qui permettent à la santé de recevoir de la pureté de l’air.

Examinons cette question.

L’air comme je l’ai observé ci-dessus est serein et parfaitement absent d’humidité, bien que des nuages peuvent se former par évaporation de la mer environnante rarement agitée le long de ce petit territoire mais sont attirés par les montagnes et qui tombent en pluie ou neige et pour ceux qui se trouvent dans des quartiers plus éloignés, la progression des nuages est empêchée par des montagnes très alpines qui s’élèvent l’une après l’autre jusqu’à une distance de plusieurs lieues.

L’air étant ainsi sec et élastique, il s’ensuit qu’il doit être agréable pour les constitutions de ceux qui subissent des désordres provenant de faiblesse nerveuse, respiration obstruée, fibres relaxées, viscidité de la lymphe, et circulation languissante.

Mais comme l’atmosphère est très imprégnée de sel marin, ce que l’on peut aisément découvrir quand il y a de fortes brises de mer, la surface de la main est couverte d’une eau salée très sensible au gout.

Des désordres scorbutiques sont communs dans le peuple.

Cette qualité de l’air provient des hautes montagnes qui l’entourent et empêchent une libre circulation avec l’atmosphère environnante dans lesquelles les particules salines seront dilués et adoucies là où il y a une libre circulation.

Cette contrée a continuellement des vents variables du fait qu’elle est entourée de montagnes, de caps et de baies.

Du fait de ces variations aigues et soudaines, la constitution humaine n’est pas moins affectée par le courant d’air pendant que le soleil procure une si grande chaleur que vous pouvez à peine prendre de l’exercice au dehors sans vous trouver à court de respiration. Le vent est à beaucoup d’occasions si vif et perçant qu’il produit souvent des effets nuisibles, sur les pores soudainement ouverts, comme les coups de froid, pleurésie, péripneumonies, fièvres ardentes, rhumatismes etc…

La chaleur raréfie le sang et les liquides pendant que le vent froid contraint les fibres et la respiration. Il en résulte que pendant les mois d’hiver vous ne rencontrez jamais un habitant de Nice sans son manteau serré autour de lui et se bouchant le nez protégé par son mouchoir ou un manchon de façon que l’air ne puisse entrer dans ses poumons sans qu’il passe par ce moyen pour l’adoucir.

De ce fait également il porte divers effets de flanelle et les plus chauds vêtements.

J’ai résidé dans cette ville huit mois, exactement du 25 septembre au 1er juin suivant.

J’ai observé que les mois les plus froids et les plus dangereux sont ceux aux environs de l’équinoxe vernal.

Un grand soin devrait être apporté pour se prémunir des maladies provenant d’insuffisance pulmonaire.

Car bien que le soleil soit intensément chaud, les vents d’est et du nord-est (qui soufflent presque constamment durant les mois de mars, avril et mai) venant des Alpes et des Apennins dont les sommets sont constamment couverts de neige, sont très aigus et pénétrants.

Cette faible température dure quelquefois (ce qui était le cas cette année), jusqu’à la mi-mai ou fin mai quand la neige des plus proches montagnes commence à fondre et que l’air devient plus doux et embaumé.

Mais en quelques semaines la chaleur est si désagréable qu’on devrait rechercher un climat plus tempéré.

Un invalide devrait, à mon avis, agir plus prudemment en quittant la ville la première semaine de mars.

A quels désagréments les habitants de ce pays sont-ils soumis ?

Ils sont sujets à des fièvres de différentes sortes, dans la plupart desquelles j’ai trouvé que les poumons sont concernés : scrofules, rhumatismes, ophtalmies, gencives atteintes de scorbut avec des ulcères et des éruptions de diverses sortes.

Les perturbations les plus fréquentes semblent être un marasmus (dépression ?)

J’ai alors fréquenté leur hôpital et trouvé que c’était la principale maladie ; tout ceci est semblable à celle des hôpitaux de Naples et d’autres villes près de la côte en Italie. Mais si les habitants eux-mêmes, dont beaucoup manifestent des marques de mauvaise santé, n’apportent pas de telles preuves de la salubrité de l’air, je suis hélas renseigné par trop de malheureux concitoyens qui ont passé l’hiver de 1783.

Il y avait vingt-quatre familles contre divers messieurs seuls, ce qui faisait en tout cent trente-six personnes et je crois que très peu de ceux qui vivaient ici pour l’air y trouvèrent le bénéfice attendu. Je peux en excepter seulement deux : l’un un vieux monsieur goutteux, l’autre un homme fragile et faible d’esprit avec un peu de fièvre par moments. Mais les deux avaient des problèmes pulmonaires. Les seuls cas de consomption que j’ai trouvés à Nice sont ceux de six jeunes hommes et une dame plutôt avancée en âge, tous qui décédèrent dans le cours de l’hiver. Trois des jeunes hommes étaient si actifs et de bonne humeur par moments, même un jour avant leur mort, qu’il y avait des raisons d’espérer qu’ils recouvrent la santé. S’ils étaient retournés en Angleterre ou en quelque endroit au sud de la France, je crois fermement que quatre sur six, sinon encore en vie, auraient au moins prolongé leurs jours.

J’ai rencontré un grand nombre d’anglais venus ici en bonne santé, dans de violentes fièvres inflammatoires ; dans tous les cas, les poumons étaient concernés.

Notre propre famille ne fut pas sans partager les mauvais effets de ce climat. Mr Wollaston, au cours de notre séjour ici a subi trois attaques de fièvres inflammatoires et quitta cet endroit très malade, de sorte que j’avais un très petit espoir pour lui de revoir jamais l’Angleterre. Mrs Wollaston a eu de très violentes inflammations des yeux à divers moments, des maux de tête et une fièvre qui l’a confinée pour quelques semaines.

Mon épouse, femme d’une santé remarquable, fut saisie par une fièvre inflammatoire qui l’obligea à garder la chambre trois mois et à la fin eut un large abcès à un bras, ce qui l’a sauvée.

En ce qui me concerne, qui ai la meilleure constitution que la nature puisse donner à un homme et qui ai été étranger, en général à toute maladie, je n’ai pas été ici dix jours avant d’être saisi de violents maux de tête et de rhumatismes aigus qui m’ont persécuté avec très peu de rémissions pendant tout le temps de notre séjour.

Mes yeux et mes dents quoique remarquablement en bon état furent affectés de telle sorte qu’il n’y a aucune raison de croire qu’une résidence de très peu d’années à cet endroit ne me prive des deux…

 

Il a quitté Nice le 1er Juin 1783

 

Plus loin il a fait un commentaire désagréable sur un apothicaire local qui se fait appeler « English apothicary ».

« Le seul apothicaire valable est un nommé Passaro qui vit dans la rue près du quartier juif »